Consensus Partium
Les Brigittines - La Chapelle , BruxellesOpéra parlé, Consensus Partium invite à voyager à travers la musique et les mots.
Avec cet oratorio pour trois voix de femmes, trois cuivres, deux voix radiophoniques et électronique, Alessandro Bosetti et David Christoffel réinventent une prosodie où textes, sons, chant et musique résonneront ensemble.
Alessandro Bosetti et David Christoffel ont en commun des pratiques en équilibre entre composition musicale, création radiophonique et poésie. Mais c’est moins à un dialogue qu’à un frottement entre mots et musique qu’invite Consensus Partium, oratorio travaillé par la scansion des différentes pièces pour trois voix féminines, trois cuivres, deux voix radiophoniques et électronique.
Au chant, le Trio Déclic de Valérie Philippin, l’un des rares à s’aventurer sur les terres de la poésie sonore. Les éléments pourront prendre la forme de solos, duos, polyphonies ou homélie électroacoustique, jouant avec les effets de proximité extrême et de grande distance propres à la radiodiffusion et à l’espace des Brigittines.
Guidé par la recherche des proportions justes, Consensus Partium emprunte son titre à la règle énoncée par Leon Battista Alberti, architecte de la Renaissance, selon laquelle la beauté nait de l’équilibre parfait entre le tout et ses parties. Si elle a déjà inspiré architectes, musiciens et peintres, ce modèle ne s’applique pas ici à la composition des pièces que David Christoffel et Alessandro Bosetti écrivent chacun de leur côté, jouant sur la fluidité de leur enchaînement.
Entretien avec Alessandro Bosetti et David Christoffel
Consensus Partium d’Alessandro Bosetti et David Christoffel ouvrira le festival. Opéra parlé, approche inédite voyageant entre la musique et les mots, leur équilibre et leur frottement, Consensus Partium est écrit pour trois chanteuses et un dispositif radiophonique et conté. Citation de la recherche des proportions justes, et de leur règle énoncée par l’architecte de la Renaissance Leon Battista Alberti, Consensus Partium explore la voix, l’écoute et les jeux langagiers, le mot et son matériau sonore.
Pourriez-vous nous présenter la proportion magique et architecturale (Consensus Partium), énoncée par Leon Battista Alberti, architecte de la Renaissance et, surtout, sa traduction possible en musique ?
- Un peu comme John Cage utilisait les jeux du hasard du traité divinatoire du Yi-King, nous avons pris les chiffres du nombre d’or (1,618033988) comme durées “ minutaires ” des différentes séquences de Consensus Partium. C’était une manière de nous libérer du poids de la forme générale, et d’avoir pleinement confiance dans sa “ solidité ” pour mieux nous concentrer sur l’espace de jeu que chaque durée venait nous donner. La recherche d’un “ Consensus Partium ”, ou l’équilibre de ces différentes composantes, est aussi le “ Modus operandi ” de notre collaboration que mélangent et mettent en jeu de nombreuses sources différentes : la parole par opposition à la musique, l’hyper-proche radiophonique et le lointain réverbérant des lieux, l’esthétique de David et celle d’Alessandro… Déjà, à l’époque de la Renaissance, ce n’était pas seulement une question de symétrie, cet équilibre était tout à la fois complexe, fragile et “ accroché ” à des séquences mathématiques surprenantes.
L’instrumentarium de Consensus Partium est inédit : trois voix chantées, trois cuivres, un dispositif radiophonique et parlé. Comment l’avez-vous conçu ?
- À l’origine, il y avait le paradoxe d’un espace multiple, avec des sources sonores spatialisées, des déambulations, des blocs juxtaposés venant de différentes directions qui nous ont amenés vers cette distribution. Les premiers à faire cela furent les compositeurs italiens Andrea et Giovanni Gabrieli au XVIe siècle, dans la basilique Saint-Marc de Venise, en utilisant des cori battenti (des chœurs concertants) et des cuivres. D’où l’idée de créer deux trio – de voix et de cuivres – et de les déplacer. Mais au-delà ou en-deçà de l’acoustique de l’Église Saint-Eustache, où Consensus Partium fut créé en 2020, il y a déjà et toujours ce paradoxe spatial de la radiophonie, à la fois proche et lointaine, qui superpose des ambiances sonores hétéroclites. Cela nous a conduit à l’idée d’incruster des espaces radiophoniques, secs et intimes dans une acoustique qui, comme celle de l’Église Saint-Eustache le fut, était en contraste complet avec sa réverbération et ses grands volumes.
Votre Oratorio, opéra radiophonique, opéra parlé, ainsi interprété par le trio Déclic – qui traverse la poésie sonore comme la voix chantée – met en avant la voix, le mot, les jeux langagiers comme une forme, parfois, de sérialité verbale. Comment se joue l’équilibre, mais aussi la tension, entre le mot, et ses possibles significations poétiques, infiniment ouvertes, et le son, le matériau sonore et sa texture interne ?
- Chaque séquence de Consensus Partium joue sur ce rapport, entre le mot et ses sonorités, et son jeu de possibilités. C’est pour cela qu’il se passe beaucoup de choses : l’infini bute, la texture tend à s’extérioriser, le langage ne veut pas seulement jouer... Consensus Partium est un agrégat de fragments, construisant un palais éphémère de la mémoire où les contraires et les nombres incommensurables se confrontent et se mêlent sans cesse.
Plus généralement en ce qui concerne le festival Next Opera Days, qui réfléchit sur les nouvelles formes opératiques, comment voyez-vous l’avenir et la forme de l’opéra du futur dans la musique d’aujourd’hui ? Et, de façon corollaire, la relation entre la radiophonie et la musique qui, en l’occurrence, est l’une des logiques de votre création, vous semble-t-elle une voie de futur pour un nouvel opéra ?
- Le développement de la radiophonie, il y a cent ans, a été concomitant avec une rupture dans l’histoire de l’opéra (éclatement du récit et, avec lui, de l’évidence du lyrisme). Cela fait donc longtemps que tout est à reconstruire. En repartant des référents acoustiques contemporains des origines de l’opéra dans l’Italie de la Renaissance, Consensus Partium est une manière de reprendre la question à zéro. S’il doit contenir un programme de refondation du genre de l’opéra, c’est d’abord parce qu’il s’affirme comme un exercice de mémoire, parce qu’il fouille la rhétorique et la musique en amont de leur séparation en arts libéraux.